Paris-Berlin, notes de lecture

Édouard Husson, Paris-Berlin la Survie de l’Europe, Gallimard ©2019

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La France et l’Allemagne ont une longue histoire. Il n’y a pas si longtemps encore adversaires sur le champ de bataille, nos deux pays, avec l’Italie, ont pourtant contribué plus que tout autre à la naissance de ce qui est aujourd’hui l’Union Européenne. Néanmoins, à l’instant où l’Union s’efforce de gérer une nouvelle crise financière probable, ainsi qu’un ralentissement de l’économie allemande, et au moment du départ de la seconde économie européenne avec le Brexit, les relations franco-allemandes sont au point mort. Les appels du président Macron vers un renforcement de l’Union et de la zone Euro, restent sans réponse, hors de commentaires négatifs de la part des dirigeants allemands. La chancelière Angela Merkel, maintenant à la tête du gouvernement et de la CDU depuis quatorze ans, soit trois présidents en France, semble avoir adopter une position attentiste. Édouard Husson analyse les raisons, avec brio. Celles ci sont historiques, culturelles, et politiques.

L’Allemagne et la France sont les deux piliers de l’Union Européenne. Le future de l’Europe dépend de leur bonnes relations, et de leur accord sur la forme et moyens de son évolution. Cet accord est maintenant indispensable pour le development d’un nouvel équilibre entre l’Union et la Grande Bretagne, ainsi qu’entre l’Europe du nord, et celle du sud. Or, il y a en France une longue tradition de malentendu, de « mauvaise lecture » de ce qui se déroule en Allemagne. En 1810, à peine quatre ans avant que l’armée prussienne victorieuse, et leur alliés Russes, campent sur les Champs Élysées, Madame de Staël vend aux Français une image idyllique de l’Allemagne des principautés, comme si celle-ci était seulement une version élargie de sa Suisse natale. Plus tard, Henri Heine s’efforce, vainement, de faire comprendre les profondeurs de l’âme allemande. Après deux guerres meurtrières, en 1870 et 1914-1918, les Français, et leurs élites, se montrent incapables d’une lecture réaliste de la république de Weimar.

Jusqu’en 1940 une obsession de l’Allemagne domine la vision française, et à partir des années soixante, explique Husson, cette obsession fait place à une croyance dans la supériorité d’un « modèle allemand ». Cette croyance est encore partagée par l’opinion, et les élites dirigeantes. En fait, s’il n’y a jamais eu un « modèle allemand », celui ci évolue très rapidement. En 1990, François Mitterrand croit pouvoir contenir la puissance économique de l’Allemagne, en pleine crise fiscale du à la réunification, par l’unité monétaire. Cela conduit seulement à l’adoption de règles fiscales et budgétaires, imposées en contrepartie par un gouvernement allemand qui souhaitait garder le Mark, et qui sont à l’origine des problèmes actuels dans toute l’Europe du sud. Un monétarisme, de plus en plus inspiré par le néo-libéralisme à l’anglaise, domine les nouveaux traités, Maastricht puis Lisbonne. À partir du gouvernement Schröder l’Allemagne adhère au globalisme financier anglo-saxon, une politique poursuivie implacablement, après la réunification et depuis 2005, par le gouvernement Merkel.

La compréhension mutuelle est aussi rendue plus difficile par la pratique des négociations. Les deux pays sont, par leurs constitutions, bien différents. Le président français, est, en principe, un chef d’état au-dessus des partis politiques, alors que la chancelière allemande est le chef du plus grand parti du Bundestag, une députée élue (pour Merkel, au siège du Mecklemburg-Vorpommern depuis 2005.) C’est une politicienne rompue aux jeux parlementaires, et dont, de plus, le pouvoir est seulement celui du chef d’un gouvernement fédéral, qui doit compter également avec les Länder, leurs parlements (Landstag) et leurs dirigeants. Or, dans la tradition française, c’est le président qui conduit directement les négociations. Husson suggère plusieurs changements pour arriver à des résultats plus efficaces, le rôle du premier ministre, l’engagement de l’assemblée et des régions, une articulation plus claire et rigoureuse des objectifs. On peut souhaiter qu’il soit lu et compris par nos dirigeants.

De plus la personnalité d’Angela Merkel a compliqué la situation. La personne politique d’Angela Merkel est le produit de la réunification (trop) rapide de l’Allemagne Fédérale (BRD) et de la République Démocratique (DDR), poursuivie par son prédécesseur Helmut Kohl. Parmi d’autres, la décision d’offrir la parité entre le D-Mark et l’Ost-Mark, qui acquit l’électorat est-allemand, conduisit aussi à la ruine des industries et de l’économie est-allemande, une des sources de la ligne de fracture Ouest-Est encore bien visible. Le profile personnel de Merkel est celui d’une scientifique devenue politicienne. D’une famille de Hamburg, émigrée tôt vers la nouvelle DDR, de pasteur, elle a gardé la réserve et apparente neutralité d’une citoyenne de la DDR. Son langage est plat, ne révèle que très peu ses intentions réelles, et est finalement ennuyeux. Husson explique qu’elle est, en fait, un paradoxe: son incapacité apparente de leadership politique, sa propension à ne remettre une décision à plus tard, le plus longtemps possible, comparable à celle du pape Benoît, n’empêche pas la chancelière de pouvoir aussi prendre des décisions soudaines, en l’absence de consultation, contrairement en fait à la tradition démocratique ouest-allemande. Les deux examples les plus évidents ont été, l’arrêt de la production nucléaire d’électricité, decision prématurée, prise sans analyse préalable, qui condamne l’industrie allemande aux centrales au charbon pour au moins une autre décennie, et, en 2015, l’ouverture des frontières sans contrôle à l’immigration du Moyen-Orient et d’Afrique du Nord, qui a provoqué, en Allemagne, après une période courte d’approbation, une vague d’opposition politique et sociale, et une augmentation dramatique de la criminalité urbaine, et, en Europe, une forte opposition de gouvernements qui ne furent pas consultés.

Du point de vue français, il faut donc à la fois un changement de méthode, une affirmation claire des objectifs que l’on veut atteindre, et une lecture plus lucide de la réalité politique allemande. Monsieur Husson a écrit un livre important, à un moment critique de la crise européenne. On doit souhaiter qu’il soit lu par les dirigeants français, en particulier.

Le mur

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Un pâle visage dans le flou

incertain du matin:

rêve, souvenir,

ou fantôme?

Pour le découvrir il faut

oser

traverser

le mur des apparences.

 

Image source: wallhere.com

Janvier 1942

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Dans le second volume du Choix de Lettres, vous n’avez qu’une mention: dans une lettre que Jean écrit à Pierre, en janvier 1942:

Dominique Aury est sympathique et découvre, en ce moment, d’admirables poèmes mystiques et religieux (des XVe-XVIIe siècles). Évidemment, c’est une femme: sage, méthodique.

Image: Portrait de Dominique Aury par Horst P. Horst, 1946, source

Les frères séparés

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J’essaie de vous comprendre, vous trois. Celui que je crois connaître le plus c’est vous, André. Simplement parce que je me souviens de vous, de votre voix, de votre visage, quand vous étiez ministre du Général. De vous, Louis, j’ai des souvenirs plus vagues, peut-être surtout à propos d’Elsa. Ma mère lisait Les Lettres Françaises. Mais c’est vous, Pierre, qui reste pour moi un mystère. Je voudrais vous parler, mais je ne sais pas quand cela devrait se passer dans votre vie: après Charleroi? Ou lorsque vous étiez encore ami avec Louis? Ou plus tard lorsque vous étiez à la NRF? Ce que je sais de vous, je le dois à Jean et au Choix de Lettres, et aussi aux Frères Séparés.

Mais il est impossible de remonter le temps, sauf en littérature, donc je lis. Ces années exaltées, les années 30, sont la source, l’explication, la cause de notre destruction, aujourd’hui: ce qui aurait pu être, ce qui n’a pas été. Vous trois, à votre manière propre, l’avez su.

Inspiré par des lectures de:

Jean Paulhan, Choix de Lettres (par Dominique Aury et Jean-Claude Zylberstein), II 1937-1945 Traité des Jours Sombres

Maurizio Serra, les Frères Séparés: Drieu la Rochelle, Aragon, Malraux face à l’Histoire

Photos:

Drieu: Par studio G. L. Manuel frères. — http://www.librairiesignatures.com/photographie-litterature-g-l-manuel-freres-1075.html, Domaine public, Lien

Aragon: Par Henri Manuel — Ebay, Domaine public, Lien

Malraux: Par studio G. L. Manuel frères. — http://www.librairiesignatures.com/photographie-litterature-g-l-manuel-freres-1510.html, Domaine public, Lien

Le voisin

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Te rappelles-tu de ce jeune homme qui t’avais remis le plus beau sujet de roman que l’on puisse imaginer: le voisin? C’était (si je ne me trompe pas) que, si nous avons un ami, nous savons presque toujours ce qu’est notre ami, si nous entrons au Jockey Club nous savons à peu près quels camarades nous y trouverons, et dans l’Université, quels collègues. Mais le voisin reste mystérieux comme l’humanité toute entière. Il peut nous être aussi bien ami qu’ennemi, il peut toujours se réserver et pourtant il nous voit, il nous surveille, nous existons pour lui.

Jean-Paulhan, lettre à Marcel Jouhandeau, février 1937 (in Choix de lettres, II 1937-1945)

Image: Jean Dubuffet, portrait de Jean Paulhan, source

Rencontres

Fête de la Musique Paris 2014 : foule dans les petites rues de

Mais avant d’évoquer cette rencontre, je voudrais préciser ceci: il m’est arrivé de croiser à plusieurs reprises les mêmes personnes dans les rues de Paris, des personnes que je ne connaissais pas. À force de les trouver sur mon chemin, leurs visages me devenaient familiers. Elles, je crois qu’elles m’ignoraient et que j’étais le seul à remarquer ces rencontres fortuites. Sinon nous nous serions salués ou nous aurions engagé la conversation. Le plus troublant, c’est que je croisais souvent la même personne mais dans des quartiers différents et éloignés les uns des autres, comme si le destin – ou le hasard – insistait pour que nous fassions connaissance. Et, chaque fois, j’éprouvais du remords à la laisser passer sans rien lui dire. Du carrefour partaient de nombreux chemins, et j’avais négligé l’un d’eux qui était peut-être le bon. Pour me consoler, je notais scrupuleusement dans mes cahiers les rencontres sans avenir, en précisant l’endroit exact, et l’aspect physique de ces anonymes. Paris est ainsi constellé de points névralgiques et des multiples formes qu’auraient pu prendre nos vies.

Extrait de: Souvenirs dormants, Patrick Modiano, © Éditions Gallimard, 2017

Image: foule dans les petites rues…

Fleur d’impermanence

« En vain rêve de lui la Belle au bois dormant. »

Pays de poésie

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Fleur magnifique à voir à la fin de l’été,
Que nous ne verrons plus au temps de la froidure ;
Ainsi disparaîtra ce que l’homme a planté,
Qui s’occupe parois d’embellir la nature.

Or, l’herbe qui l’entoure et pousse en liberté
Souffre aussi de l’hiver, et guère plus ne dure ;
Tel qui chante au matin doit au soir déchanter,
C’est même une leçon, c’est dans les Écritures.

Les objets ravissants, qui sont impermanents,
Je les vois s’effacer sous un ciel peu clément ;
Et perdre aussi leur goût les choses savoureuses.

Quand un prince a vieilli, qui le trouve charmant ?
Qui attend de sa part des actions valeureuses ?
En vain rêve de lui la Belle au bois dormant.

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