Nos affections s’emportent au delà de nous

En relisant Michel de Montaigne

Matissedance

 

Ceux qui accusent les hommes d’aller toujours béant après les choses futures, et nous prennent à nous saisir des biens presens et nous rassoir en ceux-là, comme n’ayant aucune prise sur ce qui est à venir, voire assez moins que nous n’avons sur ce qui est passé, touchent la plus commune des humaines erreurs, s’ils osent appeler erreur chose à quoi nature mesme nous achemine, pour le service de la continuation de son ouvrage, nous imprimant, comme assez d’autres, cette imagination fausse, plus jalouse de notre action que de notre science. Nous ne sommes jamais chez nous, nous sommes toujours au delà. La crainte, le désir, l’espérance nous eslancent vers l’avenir, et nous desrobent le sentiment et la consideration de ce qui est, pour nous amuser à ce qui sera, voire quand nous ne serons plus.

Michel Montaigne, Essais, Livre I, chapitre III

Image: Henri Matisse La Dance- State Hermitage Museum, Saint Petersburg, Russia, PD-US, https://en.wikipedia.org/w/index.php?curid=3523871

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Métaphysique

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Paulhan était un homme qui était capable de s’enfermer trois, quatre jours avec des amis pour discuter de métaphysique

Oui, par exemple avec André Rolland de Renéville, avant la guerre. On en trouve une trace dans la correspondance avec Renéville qui était un magistrat d’origine tourangelle et un vieil ami de Paulhan. Et puis Paulhan était capable de réécrire deux cents fois la même page si un paragraphe lui apparaissait approcher de ce mystère qu’il essayait de saisir de la contradiction de l’univers, la contradiction et la non-contradiction, le mystère du language… ou un mot qui peut vouloir dire blanc et peut vouloir dire noir. C’était un homme qui avait la passion de tout ce qui est possible dans l’homme… Une absence fantastique de refus, il ne refusait aucune réalité.

Extrait de: Dominique Aury, Vocation: clandestine, Entretiens avec Nicole Grenier (Gallimard, 1999)

Image: Rodin, Le Penseur, source 

Le premier imbécile venu

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À dire vrai, je crois bien que je définirais la démocratie moins comme un « juste milieu » entre l’anarchisme et le totalitarisme que comme l’état qui permet (sans être troublé) à la fois tous les excès de l’anarchisme et du totalitarisme – un peu comme un homme normal, le premier venu (à qui il s’agit justement de faire ressembler l’État), cherche moins (par exemple) à demeurer dans une sorte d’indifférence qu’à se permettre, suivant le moment, tous les excès de la tristesse mais aussi de la joie, de la sévérité (ou de la méchanceté) mais aussi de la bonté, etc. Et comment y parvenir? Ah, c’est une autre question. En tout cas je vois très bien que notre démocratie (française) est fort peu démocratique en ceci: le premier venu (et même le premier imbécile venu) sait très bien qu’en des cas graves il vaut mieux qu’un seul homme (même pas génial) décide, plutôt que deux (même géniaux); qu’en cas de naufrage, il vaut mieux se fier au premier homme d’équipage qu’à la fois à deux amiraux (si l’on en a deux à bord), parce qu’ils donneront certainement des ordres contradictoires. Et comment mettre ce premier venu à la tête d’une démocratie? Je ne serais pas du tout ennemi d’un tirage au sort entre tous les citoyens. Ni d’un roi (car enfin, les parents – royaux – étant donnés, on ne sait jamais qui naîtra). Rien de plus démocratique qu’un roi, qui est exactement le premier imbécile venu. Sans compter qu’un roi dans un État, c’est très bien cet élément central d’absurdité (sans quoi rien ne tourne rond, pas plu que l’oeil n’y verrait rien sans sa tache noire).

Jean Paulhan, lettre à Maurice-Jean Lefebve, 2 Septembre 1948

Grandes et moins grandes?

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Ah! Monsieur Momas, il y a des rencontres fortuites qui n’en sont pas moins intéressantes, j’irai peut-être jusqu’à dire, susceptible d’inspirer, même dans ces décades d’hypocrisie et de conformisme absurde. Qui peut vous lire encore aujourd’hui je n’en sais rien; je suppose que vos livres sont plus l’objet de recherche par des bibliophiles, que par le genre de lecteurs auxquels vous écriviez de votre vivant. Mais, bien sûr, je ne sais rien de vos lecteurs alors, pas plus qu’aujourd’hui. Ce que je peux vous avouer, c’est le plaisir que m’a procuré la lecture des aventures d’ Adeline Mirzan et de ses compagnes. Que dire? Bien sûr votre style est suranné, à nos yeux ravagés par l’absence de vraie lecture et la vidéo, à nos esprits englués par la correctitude dominante. Aujourd’hui vous seriez impubliable. Mais il y a là des aventures véritables, osées, et des caractères qui osent aussi. Je pense à Jean Paulhan, et au grand vent qui souffle dans Histoire d’O. O vous-a-t’elle lu?

Quant à vous même, je sais très peu de choses. Vous étiez un modeste employé de la Préfecture, avant 1900, et avez écrit des centaines d’ouvrages. Votre genre, avant la Grande Guerre, c’était le conte érotique, dans le style des histoires à la mode libertine (au sens du dix-huitième siècle). Je crois comprendre que la guerre changea tout cela, et que la fin de votre vie, d’homme aussi bien que d’écrivain, fut marquée par le mysticisme.  Je vous respecte aussi pour cela, la guerre changea tout, évidemment. Mais moi, qui attend simplement WWIII en lisant les auteurs qui n’intéressent plus personne, je continuerai à vous lire…

Le mal consiste dans l’erreur de nos besoins réciproques. Cette maison est régie par un ensemble de règlement différent de celui qu’observent les autres. Vous êtes une nature intelligente. Vous ne compromettrez pas le bonheur que vous éprouvez dans de vaines controverses. Goûtez le plaisir, mon enfant, et faites le goûter, selon les règles édictées ici. Je vous absous de vos péchés.

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L’art, et les autres…

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Je ne sais pas si tu t’en es aperçu, continue Roger; mais les toiles des grands maîtres qui illuminent les murs des musées, les poèmes de pierre ou de marbre qui resplendissent sous leurs voûtes, sont des appels à l’indépendance. Ce sont des cris vibrants vers la vie belle et libre, des cris pleins de haine et de dégoût pour les moralités esclavagistes et les légalités meurtrières.

Non, dis-je, je ne m’en étais pas aperçu complètement; mais j’en avais le sentiment vague. Je le vois maintenant: c’est vrai. Rien de plus anti-social – dans le sens actuel – qu’une belle oeuvre. Et le chef d’oeuvre est individuel, aussi, dans son expression; il existe par lui-même et, tout en existant pour tous, il sait n’exister que pour un; ce qu’il a à dire, il le dit dans la langue de celui qui l’écoute, de celui qui sait l’écouter. Il est une protestation véhémente et superbe de la Liberté et de la Beauté contre la Laideur et la Servitude; et l’homme, quelles que soient la hideur qui le défigure et la servitude qui pèse sure lui, peut entendre, s’il le veut, comme il faut qu’il entende, cette voix qui chante grandeur de l’Individu et la haute majesté de la Nature; cette voix fière qui étouffe les bégaiements honteux des bandes de pleutres qui font les lois et des troupeaux de couards qui leur obéissent…

De: Georges Darien, Le Voleur, © Éditions Gallimard, 1987

Image: Roger Magritte, « Le Thérapeute »

Zu Asche, zu Staub

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La ville attend, silencieuse. Des fantômes passent, élégantes et muettes. Mais que sont ces cris, est-ce la révolution? Non, c’est l’histoire qui passe, insolente, cruelle, voie sans issue…

Photo: Severija Janušauskaitė als Swetlana Sorokina | Bild: ARD Degeto/X-Filme/Beta Film/Sky Deutschland / Frédéric Datier.