Le premier imbécile venu

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À dire vrai, je crois bien que je définirais la démocratie moins comme un « juste milieu » entre l’anarchisme et le totalitarisme que comme l’état qui permet (sans être troublé) à la fois tous les excès de l’anarchisme et du totalitarisme – un peu comme un homme normal, le premier venu (à qui il s’agit justement de faire ressembler l’État), cherche moins (par exemple) à demeurer dans une sorte d’indifférence qu’à se permettre, suivant le moment, tous les excès de la tristesse mais aussi de la joie, de la sévérité (ou de la méchanceté) mais aussi de la bonté, etc. Et comment y parvenir? Ah, c’est une autre question. En tout cas je vois très bien que notre démocratie (française) est fort peu démocratique en ceci: le premier venu (et même le premier imbécile venu) sait très bien qu’en des cas graves il vaut mieux qu’un seul homme (même pas génial) décide, plutôt que deux (même géniaux); qu’en cas de naufrage, il vaut mieux se fier au premier homme d’équipage qu’à la fois à deux amiraux (si l’on en a deux à bord), parce qu’ils donneront certainement des ordres contradictoires. Et comment mettre ce premier venu à la tête d’une démocratie? Je ne serais pas du tout ennemi d’un tirage au sort entre tous les citoyens. Ni d’un roi (car enfin, les parents – royaux – étant donnés, on ne sait jamais qui naîtra). Rien de plus démocratique qu’un roi, qui est exactement le premier imbécile venu. Sans compter qu’un roi dans un État, c’est très bien cet élément central d’absurdité (sans quoi rien ne tourne rond, pas plu que l’oeil n’y verrait rien sans sa tache noire).

Jean Paulhan, lettre à Maurice-Jean Lefebve, 2 Septembre 1948

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Grandes et moins grandes?

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Ah! Monsieur Momas, il y a des rencontres fortuites qui n’en sont pas moins intéressantes, j’irai peut-être jusqu’à dire, susceptible d’inspirer, même dans ces décades d’hypocrisie et de conformisme absurde. Qui peut vous lire encore aujourd’hui je n’en sais rien; je suppose que vos livres sont plus l’objet de recherche par des bibliophiles, que par le genre de lecteurs auxquels vous écriviez de votre vivant. Mais, bien sûr, je ne sais rien de vos lecteurs alors, pas plus qu’aujourd’hui. Ce que je peux vous avouer, c’est le plaisir que m’a procuré la lecture des aventures d’ Adeline Mirzan et de ses compagnes. Que dire? Bien sûr votre style est suranné, à nos yeux ravagés par l’absence de vraie lecture et la vidéo, à nos esprits englués par la correctitude dominante. Aujourd’hui vous seriez impubliable. Mais il y a là des aventures véritables, osées, et des caractères qui osent aussi. Je pense à Jean Paulhan, et au grand vent qui souffle dans Histoire d’O. O vous-a-t’elle lu?

Quant à vous même, je sais très peu de choses. Vous étiez un modeste employé de la Préfecture, avant 1900, et avez écrit des centaines d’ouvrages. Votre genre, avant la Grande Guerre, c’était le conte érotique, dans le style des histoires à la mode libertine (au sens du dix-huitième siècle). Je crois comprendre que la guerre changea tout cela, et que la fin de votre vie, d’homme aussi bien que d’écrivain, fut marquée par le mysticisme.  Je vous respecte aussi pour cela, la guerre changea tout, évidemment. Mais moi, qui attend simplement WWIII en lisant les auteurs qui n’intéressent plus personne, je continuerai à vous lire…

Le mal consiste dans l’erreur de nos besoins réciproques. Cette maison est régie par un ensemble de règlement différent de celui qu’observent les autres. Vous êtes une nature intelligente. Vous ne compromettrez pas le bonheur que vous éprouvez dans de vaines controverses. Goûtez le plaisir, mon enfant, et faites le goûter, selon les règles édictées ici. Je vous absous de vos péchés.

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L’art, et les autres…

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Je ne sais pas si tu t’en es aperçu, continue Roger; mais les toiles des grands maîtres qui illuminent les murs des musées, les poèmes de pierre ou de marbre qui resplendissent sous leurs voûtes, sont des appels à l’indépendance. Ce sont des cris vibrants vers la vie belle et libre, des cris pleins de haine et de dégoût pour les moralités esclavagistes et les légalités meurtrières.

Non, dis-je, je ne m’en étais pas aperçu complètement; mais j’en avais le sentiment vague. Je le vois maintenant: c’est vrai. Rien de plus anti-social – dans le sens actuel – qu’une belle oeuvre. Et le chef d’oeuvre est individuel, aussi, dans son expression; il existe par lui-même et, tout en existant pour tous, il sait n’exister que pour un; ce qu’il a à dire, il le dit dans la langue de celui qui l’écoute, de celui qui sait l’écouter. Il est une protestation véhémente et superbe de la Liberté et de la Beauté contre la Laideur et la Servitude; et l’homme, quelles que soient la hideur qui le défigure et la servitude qui pèse sure lui, peut entendre, s’il le veut, comme il faut qu’il entende, cette voix qui chante grandeur de l’Individu et la haute majesté de la Nature; cette voix fière qui étouffe les bégaiements honteux des bandes de pleutres qui font les lois et des troupeaux de couards qui leur obéissent…

De: Georges Darien, Le Voleur, © Éditions Gallimard, 1987

Image: Roger Magritte, « Le Thérapeute »

A POING NOMME, DIT LA POESIE

Ah!… La veille…

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A POING NOMME, DIT LA POESIE

Aux  jours qui affaissent leurs couleurs, l’animal-homme entre en formation de rampant, un mot de travers à propos du tout devenu rien… Une éponge survivante se rue alors sur ce putain de tableau noir et en rime comme en prose efface l’ineptie, puis tranquillement signe de son non: Poésie.

N-L  – 09/10/18

HYMNE A L’HOMME ET A LA FEMME

Il est nuit. Deux vantaux de bronze se referment.

Tout le cercle de l’horizon y fait écho.

Un cœur, deux cœurs le répercutent. Cela dure

Comme le branle d’un bourdon : une mesure

Qui bat et bat, serrant les tempes en étau.

Un immense tympan vient de crever là-haut,

Il pleut. Un bruit d’aplomb plus sourd qu’une muraille.

Une vulve leur sert d’abri dans le rocher

Ils s’y tassent l’un contre l’autre sur eux-mêmes

Sous le poids d’un néant gigantesque — le ciel.

Dans cet…

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Zu Asche, zu Staub

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La ville attend, silencieuse. Des fantômes passent, élégantes et muettes. Mais que sont ces cris, est-ce la révolution? Non, c’est l’histoire qui passe, insolente, cruelle, voie sans issue…

Photo: Severija Janušauskaitė als Swetlana Sorokina | Bild: ARD Degeto/X-Filme/Beta Film/Sky Deutschland / Frédéric Datier. 

Portail hermétique

« Et puis, le souvenir étrange de l’amour. »

Pays de poésie

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Non, je n’ai pas les clés du portail de ma vie.
Je vois se succéder les hivers, les étés,
Les jours qui me défont et les jours qui m’enchantent ;
L’âme parfois morose et bien souvent ravie.

La vie, je n’en ai pas appris la mélodie ;
Je scrute l’horizon, pensif, de tous côtés.
Les nuages là-bas semblent se répéter
Quand ils ornent le ciel de leur forme alourdie.

Je ne puis retrouver mes anciennes ivresses,
Je le tente pourtant, mais non sans maladresse,
Car aux meilleurs conseils, l’esprit se montre sourd.

Mais j’aime les sentiers où ne passe personne,
Où le chant des oiseaux savoureusement sonne ;
Et puis, le souvenir étrange de l’amour.

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Alchimie de l’imaginaire

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La réalité, nous y sommes. Nous pourrions la décrire. Pourtant, qu’en savons-nous jamais? La plus ancienne expérience du narrateur est en effet d’en être excommunié. Cette intense adhésion à soi-même par laquelle toutes choses sont ce qu’elles sont, nous ne la sentons pas. Faute que nous puissions communier avec elles, elles ne nous en communiquent rien. Aussi nous semble-t-il les côtoyer sans rien assimiler de leur existence, et par conséquent sans les connaître… « J’avais beau rester devant les aubépines, elles m’offraient indéfiniment le même charme, mais sans me laisser approfondir leur secret. » De là vient que les plus simples choses lui paraissent annoncer un sens que leur apparence exprime autant qu’elle la dissimule.

Nicolas Grimaldi, « Le mime intérieur: une alchimie de l’imaginaire » (D’aprés Proust, nrf, mars 2013

Photo: Illiers-Combray, source: In search of Marcel Proust