Moi, Gabrielle, historienne

A la fenêtreJ’ai donc choisi ces colonnes pour m’exprimer, plutôt que le blogue de notre auteur. Ce n’est pas que je me méfie de cet homme charmant, mais, ici, je me sens plus libre. Mais, d’abord, permettez-moi de me présenter.

Je m’appelle Gabrielle, qui est le nom qui, je crois, autant qu’on puisse s’assurer d’une ressemblance à telles distances, est le plus proche de mon vrai nom, dans une langue encore peu parlée dans votre monde. Je suis historienne, enfin, l’une de plusieurs spécialistes, dans cette partie de votre galaxie. Mon secteur particulier, ou, comme il est peut-être plus précis, mon intérêt propre, c’est l’histoire du vingtième siècle. À ce titre je suis restée dans votre voisinage, disons, pendant quelques années. Mais, me direz-vous, pourquoi ne pas nous dire les faits tels quels sont? Eh bien voilà: je suis arrivée chez vous un peu avant la guerre de 1870 entre la France, et ce qui était alors la Prusse. Je suis ensuite restée, témoin muet des terribles évènements du siècle suivant.

Oui, je sais, mais qu’importe. Je travaille sur cette période, à la fois sur les archives, et sur les témoignages, directes ou pas. Bien entendu, il y a maintenant peu de survivants de 1870-1871, n’est-ce pas? Et c’est bien dommage. Si les gens se rappelaient un peu l’histoire de la commune de Paris, le massacre des ouvriers, l’égoïsme outré de ce qu’il convient d’appeler la bourgeoisie d’alors… peut-être les gens comprendraient mieux le présent?

La même chose, bien sûr, s’applique à d’autres chapitres de l’histoire humaine. Par exemple, les évènements qui précédèrent la soi-disante chute de Rome – encore une fois trop loin dans le temps pour aucun d’entre vous – ou bien ce que certains d’entre vous appellent les “croisades”… J’en passe.

Dans ce travail de patience je suis aidée par ma pupille, Melissa, une jeune femme que j’ai rencontrée, dans des circumstances cruelles, quelques années après la fin de la (dernière) guerre, en Europe. Notre histoire est, en partie, l’inspiration du roman de Monsieur Dupuis, notre auteur. Voici donc l’occasion de dire ce que je pense, après tout, de cette histoire. D’abord il me faut avouer, que je considère Monsieur Dupuis comme un produit parfait de la seconde moitié de ce siècle passé. Éclairé, dans le sens des “lumières” du dix-huitième siècle, mais aussi tout imbu des préjudices de sa classe. Ce qui est parfaitement clair dans ses récits.

Prenons le cas de ma pupille. Julian, le héro du roman, prétend l’avoir connue, même aimée, dans sa jeunesse. Or, Mélissa m’a assurée qu’elle n’a aucun souvenir de ce garçon. Mais c’est un roman, me direz-vous, la vérité historique importe peu! Oui et non. Le livre prétend être fondé sur les souvenirs ce Julian, et sur la réapparition miraculeuse de la Melissa de ses rêves.

Bien entendu, j’ai mes doutes. Non seulement à cause de ce que me dit ma pupille, mais aussi parce que le roman est plein de contradictions. Sarah, la charmante épouse de Julian, me dit que son mari souffre d’une douce folie, non-violente et même discrète, qui consiste à construire des fantaisies à propos de toutes les femmes qu’il rencontre. Certes, Sarah sait de quoi elle parle, je n’en doute pas. Mais encore faudrait-il que son mari ai réellement rencontré Melissa. Julian écrit, et autant que je puisse en juger, il écrit des histoires qui, pour sa génération, pourrait passer pour “osées”. Si vous cherchez bien, ici y compris, vous trouverez dans son travail des références fréquentes à des auteurs de cette période, je veux dire, de l’immédiat après-guerre, en France. Je crois que les origines de la soi-disante folie de Julian, est bien dans cette période historique où l’Europe, après les horreurs de la deuxième guerre civile (je veux dire “mondiale”) découvre la consommation, comme mode de vie, et comme, finalement, une mi-chemin, entre la vieille culture, si chère à la génération de Julian, et ce qu’il convient d’appeler, l’Américanisme complet, si redouté.

De ce choc culturel, sa génération ne s’en est pas remise. Il reste que la façon dont les femmes sont représentées dans ce roman, frise le sadomasochisme d’antan. D’où mon assertion, à propos des préjudices du dit Julian. D’ailleurs Sarah est bien d’accord avec moi. Pour elle, et je l’adore néanmoins, autant que je puisse, cela fait partie du charme de son époux…

Sarah me dit aussi que la Gabrielle du livre, est toujours décrite comme “bienveillante”. Ayant lu le roman de Monsieur Littell, Jonathan, du même titre, cela me fait, comme vous dites, froid dans le dos. Mais lisez l’histoire, qui, peut-être, deviendra un jour un document clé pour comprendre le vieux monde…

3 commentaires sur « Moi, Gabrielle, historienne »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s